Lorenzaccio - Acte II - Scène 6

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Au palais du Duc.
LE DUC, à demi nu ; TEBALDEO, faisant son portrait ; GIOMO, joue de la guitare.

Giomo, chantant.

Quand je mourrai, mon échanson,
Porte mon cœur à ma maîtresse ;
Qu’elle envoie au diable la messe,
La prêtraille et les oraisons.

Les pleurs ne sont que de l’eau claire ;
Dis-lui qu’elle éventre un tonneau ;
Qu’on entonne un chœur sur ma bière ;
J’y répondrai du fond de mon tombeau.

Le Duc

Je savais bien que j’avais quelque chose à te demander. Dis-moi, Hongrois, que t’avait donc fait ce garçon que je t’ai vu bâtonner tantôt d’une si joyeuse manière ?

Giomo

Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.

Le Duc

Pourquoi ? Est-ce qu’il est mort ?

Giomo

C’est un gamin d’une maison voisine ; tout à l’heure, en passant, il m’a semblé qu’on l’enterrait.

Le Duc

Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.

Giomo

Cela vous plaît à dire ; je vous ai vu tuer un homme d’un coup plus d’une fois.

Le Duc

Tu crois ? J’étais donc gris ? Quand je suis en pointe de gaieté, tous mes moindres coups sont mortels. Qu’as-tu donc, petit ? est-ce que la main te tremble ? tu louches terriblement.

Tebaldeo

Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse.

Entre Lorenzo.

Lorenzo

Cela avance-t-il ? Êtes-vous content de mon protégé ?

Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa.

Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon ! Mais cela doit être bien chaud.

Le Duc

En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier ; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe ; aussi je ne la quitte guère ; jamais, pour mieux dire.

Lorenzo

C’est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet ?

Le Duc

Assurément.

Lorenzo

Au fait, j’y réfléchis à présent ; vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C’est une prudente habitude.

Le Duc

Ce n’est pas que je me défie de personne ; comme tu dis, c’est une habitude, — pure habitude de soldat.

Lorenzo

Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants ! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu ? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait ; vous avez eu tort de la quitter.

Le Duc

C’est le peintre qui l’a voulu ; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le col découvert : regarde les antiques.

Lorenzo

Où diable est ma guitare ? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.

Il sort.

Tebaldeo

Altesse, je n’en ferai pas davantage aujourd’hui.

Giomo, à la fenêtre.

Que fait donc Lorenzo ? Le voilà en contemplation devant le puits qui est au milieu du jardin : ce n’est pas là, il me semble, qu’il devrait chercher sa guitare.

Le Duc

Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles ?

Giomo

Je ne la trouve pas ; j’ai beau chercher : elle s’est envolée.

Le Duc

Renzino la tenait il n’y a pas cinq minutes ; il l’aura jetée dans un coin en s’en allant, selon sa louable coutume de paresseux.

Giomo

Cela est incroyable ; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.

Le Duc

Allons, tu rêves ! cela est impossible.

Giomo

Voyez vous-même, Altesse ; la chambre n’est pas si grande !

Le Duc

Renzo la tenait là, sur ce sofa.

Rentre Lorenzo.

Qu’as-tu donc fait de ma cotte ? nous ne pouvons plus la trouver.

Lorenzo

Je l’ai remise où elle était. Attendez ; non, je l’ai posée sur ce fauteuil ; non, c’était sur le lit. Je n’en sais rien ; mais j’ai trouvé ma guitare.

Il chante en s’accompagnant.

Bonjour, madame l’abbesse…

Giomo

Dans le puits du jardin, apparemment ? car vous étiez penché dessus tout à l’heure d’un air tout à fait absorbé.

Lorenzo

Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur. Après boire et dormir, je n’ai pas d’autre occupation.

Il continue à jouer.

Bonjour, bonjour, abbesse de mon cœur.

Le Duc

Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue ! Je crois que je ne l’ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n’est pour me coucher.

Lorenzo

Laissez donc, laissez donc. N’allez-vous pas faire un valet de chambre d’un fils de pape ? Vos gens la trouveront.

Le Duc

Que le diable t’emporte ! c’est toi qui l’as égarée.

Lorenzo

Si j’étais duc de Florence, je m’inquiéterais d’autre chose que de mes cottes. À propos, j’ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est au mieux ; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à l’oreille.

Giomo, bas au Duc.

Cela est singulier, au moins ; la cotte de mailles est enlevée.

Le Duc

On la retrouvera.

Il s’assoit à côté de Lorenzo.

Giomo, à part.

Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah ! un Lorenzaccio ! La cotte est sous quelque fauteuil.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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